"L’enseigne de Bernard” [1]
La ruelle grimpe vers l’église. Une enseigne bleue se balance au vent : “Céramique Bernard Leclerc. Entrée libre”.
Et en effet, la porte de bois plein est grande ouverte, à la fois accueillante et mystérieuse. Entrez, puisqu’on vous le dit ... Alors un ravissement vous saisira soudain, comme si quelque tapis volant vous avait transporté à l’autre bout du monde, dans un Japon rêvé et mythique.
Derrière un bassin tranquille où paressent des carpes anciennes se cachent des ateliers avec fours de terre réfractaire et tours de potiers, réserves d’argiles variés et pots de mixtures secrètes qui cuiront bientôt en glacis somptueux sur les dizaines d’objets tournés qui finissent de sécher sur les clayettes. Une ambiance de sérénité active et intemporelle enveloppe ce lieu intime et discret qui s’ouvre pourtant de temps en temps au public. Mais pour l’heure vous attendez sagement dans la belle entrée, entouré de premières pièces que Bernard a décidé cette semaine là de mettre en exergue en les installant élégamment sur des meubles rustiques. L’artiste arrive bientôt du fin fond de son antre, les mains ocrées de terre fraîche. Et c’est avec bonhomie et simplicité qu’il vous raconte ses œuvres pourtant très souvent savantes et raffinées.
Sous sa houlette, on fait maintenant le tour des salles d’exposition qu’il a installées autour de cet ancien lavoir sauvé par ses propres mains, in extremis, de la disparition. Et c’est peu à peu, en flânant parmi l’imposante collection de ses travaux, que l’on comprend que Bernard Leclerc, dans la grande tradition des arts du feu a voulu et su résoudre une des équations de la médiévale alchimie, non pas la chimérique transmutation du plomb en or, mais la formule même de la genèse, celle qui consiste à trouver l’accord parfait entre la Terre, l’Eau, l’Air et le Feu, les fameux “Quatre éléments” [2], cette spéculation philosophique qui nous est parvenue de la Grèce antique.
Dans chaque salon, les céramiques sont disposées avec un soin extrême selon les couleurs, si subtiles et si originales, ou bien selon leurs leurs fonctions dont certaines sont d’être utiles et d’autres de n’être que d’exister en tant qu’œuvres d’art, tout simplement. Des œuvres qui, toutes, savent faire la subtile synthèse entre l’orient et l’occident, ou bien entre le baroque du 18ème siècle et le contemporain le plus dépouillé. Une sorte de condensé de l’histoire des arts décoratifs, mais ici sans la moindre pédanterie. Tout se joue sur une connaissance aiguë et sensible de la tradition de la poterie dont témoigne, accumulée dans une jolie pièce fermée mais visible depuis le hall, la belle collection des terres cuites autrefois en France et ailleurs, chinées avec passion par Bernard.
En plein centre ville, près de la jolie Maison Vaillant et de son Orangerie désormais dédiée aux arts contemporains et sur laquelle, en voisin, Bernard Leclerc veille jalousement, une visite chez le “potier de Verrières” - comme disent certains - s’impose pour apprécier encore mieux la qualité artistique et environnementale du village. Un village qui détient déjà un record dans l’Essonne quant à la densité des ateliers d’artistes. Et celui-ci est sans doute l’un des plus beaux...
Pierre GILLES







